Texte
Exposition Soft Chaos
Galerie Ceysson & Bénétière
2025

FR - English below

Dans l’exposition Soft Chaos, présentée à Wandhaff, cinq artistes – Trudy Benson, Clédia Fourniau, Vera Kox, Sadie Laska et Lauren Luloff – explorent les limites de la forme, de la matière et de la perception. Le titre pose d’emblée une tension féconde : entre souplesse et fracas, intuition et désordre, douceur et force. Ce chaos est ici tout sauf accidentel. Il agit comme un principe actif, un vecteur de transformation esthétique et perceptive.

Ces artistes ont en commun une approche intuitive, physique, voire artisanale du geste artistique. Si leurs langages sont variés – de la peinture numérique transposée à la main (Trudy Benson) aux sculptures céramiques mi-organiques mi-industrielles (Véra Kox), en passant par des collages bruts (Sadie Laska), des textiles cousus (Lauren Luloff) ou des peintures faussement impulsives (Clédia Fourniau) – ils se rejoignent dans une volonté de dé-hiérarchiser les matériaux, de brouiller les genres, de déconstruire les formes pour mieux en révéler les tensions internes.

L’exposition propose une relecture des médiums, à partir de leurs marges : là où les matériaux se contaminent, où les gestes perdent leur autorité, où les formes échouent à se figer. Ce chaos est donc méthodologique. Il témoigne d’un refus des systèmes normatifs d’organisation – qu’ils soient esthétiques, symboliques ou sociaux – au profit d’une écologie du trouble, du fluctuant, de l’indécis. Dans un monde saturé d’images closes, de discours stabilisés et de formes optimisées, ces pratiques ouvrent des brèches pour une pensée plus oblique, plus poreuse – et peut-être plus vivante.

Trudy Benson (née en 1985) s’empare de l’imagerie des premiers logiciels de dessin numérique comme d’un vocabulaire plastique. Sur la toile, les gestes numériques sont rejoués en épaisseur, en matière, en couleur. L’écran est transgressé, explosé, détourné. Ses compositions débordantes flirtent avec l’abstraction géométrique autant qu’avec l’imagerie rétro-techno, dans un espace hybride où la peinture redevient terrain de jeu.

Clédia Fourniau (née en 1992) pratique une peinture d’apparition lente. Formes simples, présences flottantes, dilution des contours : ses œuvres cherchent moins à représenter qu’à suggérer, à effleurer. Il y a dans son travail une écoute des états fluides, une manière d’habiter le silence ou l’attente. Les toiles deviennent des seuils, des surfaces de résonance, où la main cherche à se faire discrète.

Vera Kox (née en 1989) interroge la sculpture dans sa dimension la plus tactile. Céramique, plâtre, caoutchouc : elle modèle, coule, plie des matériaux instables ou fragiles, les laissant parfois dans un état transitoire. Ses formes semblent hésiter entre l’organique et l’industriel, le solide et le mou, l’objet et le résidu. Il s’en dégage une étrangeté silencieuse, une tension sourde, comme si la matière conservait la mémoire d’un autre usage, d’une autre vie.

Sadie Laska (née en 1974) fait voler en éclats les cadres de la peinture traditionnelle. Elle découpe, colle, graffe, assemble : ses toiles sont des champs de bataille visuels où le chaos devient langage. Chez elle, le désordre est critique – un moyen d’ouvrir la peinture à d’autres régimes d’images, d’autres voix, d’autres gestes, puisés dans la culture punk, le graffiti, ou l’imagerie populaire.

Enfin, Lauren Luloff (née en 1980) déplace la peinture vers la couture, le patchwork, l’assemblage. Elle peint sur des voiles, des draps, des tissus récupérés, qu’elle teint, découpe et coud. Il en résulte des compositions diaphanes, vibrantes, qui évoquent autant le souvenir que la peau, la mémoire que la lumière. Son travail s’inscrit dans une tradition picturale élargie, où le féminin, le domestique et le sensoriel dialoguent avec la modernité.

À Wandhaff, ces pratiques dialoguent sans jamais s’uniformiser. Le « chaos doux » qu’elles invoquent n’est ni bruit, ni confusion : il est méthode sensible, ouverture formelle, manière de faire place à l’inconnu. En refusant la clôture de la forme finie, ces artistes proposent un regard mouvant sur le monde, en constante mutation.

EN

In the exhibition Soft Chaos, presented in Wandhaff, five artists—Trudy Benson, Clédia Fourniau, Vera Kox, Sadie Laska, and Lauren Luloff—explore the boundaries of form, matter, and perception. The title immediately establishes a fertile tension between suppleness and clash, intuition and disorder, softness and strength. This chaos is anything but accidental here. It acts as an active principle, a vector for aesthetic and perceptual transformation.

These artists share an intuitive, physical, and even artisanal approach to the artistic gesture. While their languages vary greatly, from digital painting transposed by hand (Trudy Benson) to semi-organic, semi-industrial ceramic sculptures (Vera Kox), as well as raw collages (Sadie Laska), sewn textiles (Lauren Luloff), and falsely impulsive paintings (Clédia Fourniau), they converge in a desire to de-hierarchize materials, blur genres, and deconstruct forms to better reveal their internal tensions.

The exhibition proposes a re-reading of mediums from their margins, at the very point where materials contaminate one another, gestures lose their authority, and forms fail to solidify. This chaos is therefore methodological. It reflects a rejection of normative systems of organization, whether aesthetic, symbolic, or social, in favor of an ecology of the troubled, the fluctuating, and the undecided. In a world saturated with closed images, stabilized discourses, and optimized forms, these practices open up breaches for a more oblique, porous, and perhaps more vibrant way of thinking.

Trudy Benson (born 1985) embraces the imagery of early digital drawing software as a plastic vocabulary. On the canvas, digital gestures are re-enacted through thickness, texture, and color. The screen is transgressed, exploded, and subverted. Her overflowing compositions flirt with both geometric abstraction and retro-techno imagery, creating a hybrid space where painting becomes a playground once again.

Clédia Fourniau (born 1992) practices a painting of slow emergence. Simple forms, floating presences, and the dilution of contours: her works seek less to represent than to suggest, to graze the surface. There is in her work a deep listening to fluid states, a way of inhabiting silence or anticipation. The canvases become thresholds, surfaces of resonance, where the hand seeks to remain discreet.

Vera Kox (born 1989) interrogates sculpture in its most tactile dimension. Using ceramic, plaster, and rubber, she models, casts, and bends unstable or fragile materials, sometimes leaving them in a transitional state. Her forms seem to hesitate between the organic and the industrial, the solid and the soft, the object and the residue. A quiet strangeness emerges, a muted tension, as if the matter retained the memory of another use, another life.

Sadie Laska (born 1974) shatters the frameworks of traditional painting. She cuts, glues, graffitis, and assembles: her canvases are visual battlefields where chaos becomes language. For her, disorder is critical, a means of opening painting to other regimes of images, other voices, and other gestures drawn from punk culture, graffiti, or popular imagery.

Finally, Lauren Luloff (born 1980) shifts painting toward sewing, patchwork, and assembly. She paints on veils, sheets, and salvaged fabrics, which she dyes, cuts, and sews together. The resulting compositions are diaphonous and vibrant, evoking souvenir as much as skin, memory as much as light. Her work fits into an expanded pictorial tradition, where the feminine, the domestic, and the sensory engage in dialogue with modernity.

In Wandhaff, these practices communicate without ever becoming uniform. The "soft chaos" they invoke is neither noise nor confusion: it is a sensitive method, a formal openness, a way of making room for the unknown. By refusing the closure of the finished form, these artists offer a shifting perspective on the world, one in constant mutation.