Texte
Mécanique des fluides
Elora Weill-Engerer
2022

FR - English below

Le travail de Clédia Fourniau sème le trouble dans la perception du regardeur. Dans de petits ou très grands formats mais toujours à l'échelle de la main ou du corps de l’artiste, un magma de pigments est accumulé sur un support épais qui forme une plaque manipulable comme un objet. Ici, la technique induit une implication physique - dans le geste de va-et-vient mais aussi dans la limite du corps -, c’est-à-dire que les outils prolongent les membres qui œuvrent sur la toile. Toute en volume, la surface picturale s’apparente à une sculpture composée d’un agrégat de sédiments, sortes de strates géologiques extraites d’un seul tenant. Teintées dans la masse, les couches sont coulées sur des toiles tendues sur un panneau de bois ; elles s’y déposent une à une comme dans le lit d’un fleuve. De fait, la peinture se répand sur le support en un ruissellement vitrifié. Un sens intuitif des matériaux s'y exprime. Justement, le processus empirique engage pleinement le corps : Clédia Fourniau travaille à plat, et accompagne la matière liquide en soulevant les tableaux. Le flux échappe en partie au contrôle, et continue de se transformer dans le temps du séchage. Les formes abstraites sont ainsi empreintes d’un présence-absence de l’artiste, d’un soi dédoublé, déplacé, réfléchi. Les teintes obtenues à partir de colorants et encres acryliques se mélangent de manière aléatoire, créant des effets de matière sur la toile : la peinture qui en résulte est tantôt accidentée ou lisse, parfois gaufrée ou bombée comme un gâteau. Dans l’alchimie protocolaire mise en place par l’artiste, la toile, fixée sur un panneau de bois, est solidifiée dans une résine polyuréthane de couleur qui donne à l'œuvre l’aspect d’un écrin précieux. Cette résine industrielle, utilisée communément pour vernir la coque des bateaux, objectifie la peinture et lui apporte une brillance telle que l’espace environnant - l’atelier, l’architecture urbaine, le spectateur -, s’y reflète comme dans un miroir. De la sorte, la peinture, aussi dense et concentrée soit-elle, convoque une autre dimension : elle est magnétique, séductrice, et attire le regard comme la lumière appelle les insectes. L’utilisation récurrente d’un doré très pigmenté (préparation polymérique à base de poudre de mica) alimente cette dimension iconique et engageante de la toile qui s’apparente à un leurre. La tranche n’en est pas exceptée : infusée par les débords d’une couleur souvent fluorescente, elle pointe le contraste entre la surface entièrement recouverte et les côtés laissés partiellement bruts. 

La réalisation de l'œuvre est directement empreinte de la fabrique industrielle : dans un travail toujours sériel, presque à la chaîne, les toiles sont réalisées simultanément, et sont référencées par numéros de séries, comme les spécimens d’une expérimentation. La palette électrique joue de cette ambiguïté de l'œuvre, entre pièce d’orfèvrerie et bloc radioactif. Cette tension inhérente au travail de Clédia Fourniau se traduit par un aller-retour entre dispersion et centralisation. L’impression qui en résulte est celle d’une peinture patentée, qui infecte l'œuvre de l’intérieur et se serait propagée comme une flaque de pétrole si le coffrage de polymère ne l’avait pas stoppée. L’artiste ne s’empêche pas de revenir sur ses toiles : le tableau est repris dans une surenchère picturale où les dés ne sont jamais jetés. Cette idée d’une toile jamais finie, convoquant constamment une suite, va de concert avec sa désacralisation. All-over entièrement constitué de recouvrements, de repentirs qui n’en finissent pas, il est saisi dans la résine comme un temps suspendu. Si le sujet s’abstrait de tout réalisme, les œuvres restent dès lors concrètes dans leur matérialité plastique : les couches successives s’accumulent comme une pièce montée faite d’étranges alluvions enfermés dans un glacis luisant. Avec ces objets-tableaux, insaisissables et miroitants, Clédia Fourniau propose une peinture émaillée et lumineuse, un support aussi attirant que dangereux du désir.

EN

Clédia Fourniau’s work disrupts the viewer’s perception. In small or very large formats, yet always to the scale of the artist’s hand or body, a magma of pigments accumulates on a thick support, forming a plaque that can be handled like an object. Here, the technique induces physical involvement, both in the back-and-forth gesture and within the limits of the body, meaning that the tools function as extensions of the limbs working on the canvas. Rich in volume, the pictorial surface resembles a sculpture composed of an aggregate of sediments, a kind of geological strata extracted in a single block. Tinted in the mass, the layers are poured onto canvases stretched over a wooden panel; they settle there one by one like in a riverbed. Consequently, the paint spreads across the support in a vitrified stream. An intuitive sense of materials is expressed here. Indeed, the empirical process fully engages the body : Clédia Fourniau works flat and accompanies the liquid matter by lifting the paintings. The flow partially escapes control and continues to transform during the drying time. The abstract forms are thus imprinted with a presence-absence of the artist, a split, displaced, reflected self. The hues obtained from acrylic dyes and inks blend randomly, creating material effects on the canvas: the resulting paint is sometimes rugged or smooth, at times embossed or rounded like a cake. Within the protocol-based alchemy established by the artist, the canvas, fixed to a wooden panel, is solidified in a colored polyurethane resin that gives the work the appearance of a precious jewel box. This industrial resin, commonly used to varnish boat hulls, objectifies the painting and provides a gloss so intense that the surrounding space, including the studio, the urban architecture, and the spectator, is reflected in it as if in a mirror. In this way, the painting, as dense and concentrated as it may be, summons another dimension: it is magnetic, seductive, and draws the gaze just as light attracts insects. The recurring use of a highly pigmented gold (a polymer preparation based on mica powder) fuels this iconic and engaging dimension of the canvas, which acts like a lure. The edge is no exception: infused with the overflow of an often fluorescent color, it highlights the contrast between the completely covered surface and the sides left partially raw.

The creation of the work is directly informed by industrial manufacturing: in a practice that is always serial, almost like an assembly line, the canvases are created simultaneously and are referenced by series numbers, like the specimens of an experiment. The electric palette plays on this ambiguity of the work, poised between a piece of goldsmithing and a radioactive block. This inherent tension in Clédia Fourniau’s work results in a back-and-forth between dispersion and centralization. The resulting impression is that of a patented paint, which infects the work from within and would have spread like an oil slick if the polymer casing had not stopped it. The artist does not hold back from returning to her canvases: the painting is reworked in a pictorial overbid where the dice are never cast. This idea of a canvas that is never finished, constantly calling for a sequel, goes hand in hand with its desecration. A total all-over composition consisting of continuous overlapping and endless pentimenti, it is captured in the resin like suspended time. While the subject abstracts itself from any realism, the works nonetheless remain concrete in their plastic materiality: the successive layers accumulate like a tiered cake made of strange alluvium enclosed within a glistening glaze. With these elusive and shimmering painting-objects, Clédia Fourniau offers an enameled and luminous painting, a support for desire that is as appealing as it is dangerous.